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« Autour de Beuys »
par Julien Konne
Les travaux de Joseph Beuys laissent pantois ou dérangent quelquefois ; ils questionnent, provoquent souvent une forme dincompréhension de la part du spectateur, comme une impression de mystère, quelque chose dinatteignable.
On a souvent tendance à rallier lhistoire personnelle de lartiste à son oeuvre, notamment cet épisode personnel majeur : pilote de la Luftwaffe sur le front russe pendant la seconde guerre mondiale, il s'écrase en Crimée. Recueilli par des nomades tatares qui lui donnent du miel en guise de nourriture, il revient à la vie, recouvert de graisse et enroulé dans des couvertures de feutre. On considère cet évènement comme le point de départ du travail artistique de Joseph Beuys, et on justifie souvent lutilisation des matériaux de lartiste (feutre, graisse, etc.) par cet épisode.
Finalement, cet événement est il si déterminant dans luvre de Joseph Beuys ? Ne peut on pas appréhender ses travaux artistiques de manière innocente, lavée de tout présupposé ? Ne serait ce pas plus appréciable ?
Lexposition actuelle de Joseph Beuys à Hamburger Bahnhof à Berlin offre une importante collection, sous lappellation de « rétrospective » .Elle invite le spectateur à simmerger dans luvre de Joseph Beuys, à cerner le personnage, à dater, à annexer, surtout à impressionner à travers une présentation gargantuesque : une invasion dobjets.
On visite Beuys, on se meut dans Beuys. En premier lieu, on arrive dans un hall principal complètement saturé de sculptures, dinstallations, daffiches, de vidéos : il y en a trop ! Lensemble prend la forme dun ramassis géant. En plus, les sculptures, les installations sont indexées par différents objets (personnels de lartiste : livres, carnets, notes, etc.), reliés à de textes explicatifs rédigés spécialement pour loccasion. Toute lexposition est organisée de la sorte : on trouve trop souvent des vidéos ou des bandes sons illustratives, des vitrines dobjets spécialement mises en place ; ce qui prête à confusion avec les vitrines ou étagères que Joseph Beuys utilise lui même dans ses travaux. Ce mode dexposition illustratif et explicatif semble gâcher, ou rendre confus les travaux de Joseph Beuys eux-mêmes. Tous les éléments exposés dans la partie centrale, dont ces ajouts biographiques se touchent, se jouxtent, se rejoignent : comme une redondance peu fine dans la présentation de lexposition ; pour lartiste qui sappliquait a mettre en relation différents matériaux, à les joindre, à les faire se toucher dans un but de transformation, de bouleversement.
Le fait est que ce mode dexposition permet difficilement douvrir des portes au spectateur, de le faire avancer, de transformer son point de vue sur luvre de Beuys ; au contraire cette mise en espace rétracte, et amoindrit les chances dune compréhension de loeuvre de lartiste par un souci explicatif trop évident. Cette partie centrale de lexposition sapparente à une grande salle de classe, où les travaux de lartiste subissent un traitement pédagogique, sous la forme générale dun bazar cafouilleux.
Lexposition est séparée en plusieurs parties dans un même musée, comme si il était possible de séparer loeuvre de Beuys. Dans ce cas, naurait il pas été plus préférable, plus vivable dorganiser lexposition dans différents endroits de la ville? Au lieu dun espace unitaire, mais partagé.
Peu connu, le projet de sculpture de Joseph Beuys pour le mémorial dAuschwitz Birkenau est un bon exemple de ce manque de mise en valeur. Ses dessins préparatifs se retrouvent coincés parmi dautres travaux aux alentours, contre un mur difficilement repérable, après un tel parcours semé dembûches. Ce projet particulier aurait mérité davantage dampleur, de mise en valeur dans sa présentation, étant donné le processus, le symbole et la monumentalité du projet.
Une réussite ou deux : on baigne avec plaisir et quiétude dans la galerie de dessins (titrée « The secret block for a secret person in Ireland ») : aquarelles, lavis, traits plus marqués ou incisifs forment un tout harmonieux, gracieux .On pourrait rester des heures à contempler, regarder en détails les oeuvres graphiques de Joseph Beuys. La mise en exposition donne envie de circuler à travers les dessins, de scruter les détails, les analyser, les retrouver ensuite dans une esquisse à lautre bout de la pièce. Cette présentation opère des passages et accointances entre les uvres mises en place, elle rend le spectateur curieux et dynamique, tout en lapaisant.
Une autre réussite est à noter dans la mise en espace de « Palazzo Regale », une des dernières uvres de Joseph Beuys, présentée ici comme à lorigine en 1985. Linstallation sabrite sous un haut parallélépipède fermé, en béton blanc au sein du hall central. Enfin nous respirons, et pouvons apprécier luvre sans parasites explicatifs à lentour. Sept panneaux dorés sont accrochés au mur, au centre une vitrine présente une veste de fourrure allongée, surmontée dune tête en fonte, un coquillage au niveau des pieds, deux cymbales posées contre le verre ; plus loin contre un mur une autre vitrine recueille un sac à dos, une feuille de papier, un rouleau, des pinces, deux objets ficelés ressemblant à des membres humains. Le spectateur ressent une énergie particulière : tous ces objets forment une cohésion, et réagissent bien ensemble sous limpact solaire des panneaux dorés. Enfin, une des oeuvres de Joseph Beuys semble ici requérir de toute son authenticité, et opérer une réaction énergique sur son spectateur.
Luvre de Joseph Beuys reste complexe toujours à la suite de cette rétrospective. Pourquoi vouloir lorganiser à travers une exposition géante? Il semble difficile de la cadrer (ou de la recadrer), de lannexer dans un même lieu, de la thématiser en plusieurs parties. Luvre de Joseph Beuys se propage, sétend, elle agit outre des formalités dexposition : elle na pas besoin dêtre annexée, indexée, institutionnalisée. Elle est forte dans sa matérialité même, mérite dexister pleinement dans limmédiat : dans son ici, et son maintenant. La présente rétrospective à Hamburger Bahnhof alourdit luvre de Joseph Beuys, elle lendommage en tentant de neutraliser une certaine réticence du spectateur face aux travaux de lartiste, limpression étrange que nous avons face à ses oeuvres. On retrouve difficilement la fragilité, la finesse qui caractérise le travail de Joseph Beuys dans ce mode dexposition qui mériterait plus dampleur, moins dobjets, moins dexplications et danecdotes.
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